Yazid et la parabole

Récit

SABROSÓN N°2

Habib Tazi

11/28/2025

Yazid a chaud, Yazid s’ennuie. Il est 15h.

A cette heure, il n’y a que les fous et les touristes qui osent quitter leurs abris.

On est en 2004, l’ère d’internet et de Youtube n’a pas encore commencé. À l'époque, l'ennui avait un poids particulier.

Yazid est allongé dans son salon. Il y a quelques mois, son père avait fait installer un système permis seulement par le laxisme des pays du sud : Un récepteur / décodeur relié à une parabole motorisée captant, sans limite et gratuitement, toutes les chaînes TV satellitaires.

En attendant la fraîcheur de la nuit, Yazid décide de tromper sa stagnation en tentant des grands écarts, passant d’une immersion dans les libertés des nuits berlinoises à des cours de religion donnés par des savants rigoristes aux longues barbes.

Il a l’est et l’ouest à portée de télécommande.

Il est 19 h, Yazid se lève pour soulever le rideau, ouvrir la fenêtre et jauger la température extérieure. Face à lui, il voit la ville et ses hauts immeubles oranges au coucher du soleil.

Il remarque que, de plus en plus, les toits et les façades sont piqués de paraboles aux diamètres variables. Elles s’ajoutent, dans une unité étrangement sereine, aux antennes, climatiseurs et linge qui sèche.

Il remarque aussi qu’elles forment des groupes en fonction de leurs orientations, et donc des satellites qu’elles captent. Aucune ne bouge. Peut-être par sentiment d’appartenance, peut-être par peur de ce que diraient les voisins, ou peut-être tout simplement parce qu’elles n’ont pas de moteur.

Yazid remercie son père pour le moteur. Il souhaite que sa parabole n’arrête jamais de tourner, ne serait-ce que pour faire se rencontrer longues barbes et nuits berlinoises.

Habib Tazi

Illustration : Sari Tanikawa